Fakhouri, sans h, merci.

Publié le par Anne Fakhouri

Je m'appelle Anne Fakhouri.

On a choisi mon prénom (mon père, je crois) dans la plus pure tradition chrétienne, parce que mes parents, athées tous les deux pourtant, étaient d'origine catholique.

Maronite, pour mon père. Mes grand-parents priaient plusieurs fois par jour et il me semble qu'il a été enfant de Marie, avant de détester farouchement les soutanes.

Mon père s'appelle Pierre sur les registres catholiques mais personne ne l'appelle Pierre. On l'appelle par son nom arabe. Son frère a eu un prénom occidental, ses soeurs aussi. C'est toute l'histoire des Maronites, ça, ce mélange, cette confusion des langues, cette richesse.

Des prénoms arabes et chrétiens qui se côtoient.

Je connais mes origines du côté de ma mère. La Normandie, l'Auvergne, un peu l'Ecosse et, j'en suis persuadée maintenant, l'Irlande. J'ai eu les meilleurs et les plus stables grand-parents du monde, de ce côté-là, les plus français aussi.

Mon grand-père a fait la guerre. Ce n'était pas un résistant, c'était un militaire de carrière. Il a fait son devoir, et le devoir l'a fait revenir avec les yeux foutus et 45 kilos de souffrance.

45 kilos de souffrance pour 1 m 90 de devoir, ça ne fait pas grand chose en IMC (Indice Misanthropique Commun). Je n'ai jamais entendu cet homme parler d'un autre avec colère ou haine, je ne l'ai jamais entendu juger. Il y avait les Boches, évidemment, mais les Boches, c'était les nazis, pas les Allemands et cette différence valait quatre années de camp. Ils ne l'avaient pas détruit.

Pourtant, je peux dire aujourd'hui que la guerre a cassé mon grand-père prisonnier pendant quatre ans, comme elle a cassé ma mère qui est née en 40 et toute sa famille.

Mes grand-parents n'étaient pas des résistants pendant la guerre. Ma grand-mère ne militait pas, réfugiée dans les Landes avec ses quatre enfants, recueillie par des paysans (nous achetons toujours notre foie gras chez leurs descendants et il y a quelque chose de dogmatique et de terriblement païen, dans le fait de célébrer toute cette misère dans ce luxe des Noëls riches que nous avons toujours connus, mes soeurs et moi, de perpétuer la mémoire par la bouffe, comme nous l'avons toujours fait.). Nombre de fois, elle a fermé les yeux sur les silhouettes qui traversaient son jardin, nombre de fois, elle a refusé de parler alors qu'elle savait.

Mais je peux dire aujourd'hui que mes grand-parents étaient des résistants au quotidien. Ils résistaient à la bêtise, à la misère.
J'entends encore cette histoire de mon grand-père, sans doute en plein hiver 54, enlevant son manteau neuf pour le donner à un clochard (on ne disait pas SDF, on disait clochard et souvent, ils étaient vieux, personne ne parlait de "bandes organisées", il n'y avait que des clochards qui crevaient de froid dans la rue et des gens qui, pour la plupart, les ignoraient comme aujourd'hui.).

J'entends encore le silence sur la colère, également.

Du côté de mon père, vous allez rire, je ne sais rien. Enfin si, je connais la littérature familiale et elle est à l'image de mon père, drôle et un peu folle, avec des zones d'ombre terribles.

Mon père a débarqué en France à dix ans, envoyé seul, en pension. Il n'a jamais eu de chambre d'enfant, jamais de maison fixe, à part chez nous et il n'a jamais cessé de voyager, depuis. Je crois même qu'il n'a jamais réussi à rester dans un endroit, même quand il le pouvait. Il n'a jamais aimé dormir dans un lit, il préfère les canapés, comme s'il était toujours invité, même dans sa propre maison.

Les Fakhouri ont toujours été des voyageurs, des émigrés. Mon père est né en Afrique. Il était de nationalité libanaise mais n'a pas fichu les pieds au Liban avant ses quarante ans. Son père était né en Turquie, peut-être, ou en Syrie ou... va savoir...

Fakhouri, ce n'est même certainement pas notre vrai nom.

Paraitrait qu'on l'a acheté, en fuyant la Turquie, les rafles contre les Chrétiens.

En tout cas, le h n'était pas là quand mon père était enfant. On l'a francisé, ce nom, comme on a tenté de l'appeler Pierre.

Je m'appelle Anne, moi, un nom net, clair, sans ambiguité, je sais qui je suis, je n'ai pas un pied à la frontière de deux pays, de deux cultures et je n'ai jamais été une étrangère.

Jamais, nulle part.

Je n'ai jamais été une étrangère sans doute pour des raisons basiques, la peau claire, les yeux verts, mon amour pour le français, mon métissage, la situation socio-culturelle de mes parents.

Lorsque nous vivions aux Emirats Arabes Unis, notre maison était dans un quartier normal. Comprenez "pas un quartier d'expatriés". Nous les avions un peu en horreur, ces expatriés qui avaient des "boys".

Mon père a toujours été de partout et d'ailleurs, et ma mère consolidait ça avec un sens humain profond.

Il n'y a pas eu de héros, dans ma famille.

Mais je me souviens de ce manteau neuf donné à un clochard, par un sous-officier qui ne roulait pas sur l'or.

Ou de la voix mi amusée mi consternée de mon père qu'on avait voulu rabaisser.

"Mais enfin, arabe, ce n'est pas une insulte..."

Ou des leçons d'empathie de ma mère:

"Imaginez ces gens qui ont peur, faim, froid."

Et de l'utilisation qu'elle faisait de l'émotion pour en dégager des idées claires, des engagements concrets.

Je me souviens de ma propre consternation face au régionalisme de certains amis.

Les seules fois de ma vie où je me suis sentie étrangère, c'est en France, parfois.

Aujourd'hui, je suis loin et je me sens étrangère à ce que j'entends et je vois. Etrangère à ce désespoir que je lis dans la presse, ce désespoir de la classe populaire qui ne croit en rien et qui a peur. De la classe bourgeoise qui ne veut pas voir filer ses privilèges et qui s'embourbe dans une charité issue d'une tradition chrétienne à double tranchant.

Je me sens étrangère aux théories qui germent et qui engluent la conscience, celles qui refusent de "rentrer dans un système", celles qui refusent de voir que notre politique de guerre diplomatique et commerciale a mené à la situation en Syrie et en Irak.

Je me sens étrangère à cette patrie à laquelle mes parents et mes grand-parents n'ont jamais mis de majuscule mais dont ils ont adopté les us et coutumes, celle des droits et des devoirs, des vrais, ceux qui donnent le droit et le devoir à l'humanité.

Nous avons voulu briser des frontières avec l'Europe, et finalement, nous avons renforcé celles avec les autres continents, avec une bonne vieille structure économique en acier, qu'on n'arrive plus à faire tomber.

Moi qui n'ai jamais été une étrangère, je sais que je suis une émigrée et que je le serai toute ma vie.

Bien que née en France, fille de Hugo et de Voltaire, ayant fait de sa langue mon métier, étrangère à tout  ce qui pousse à posséder, détestant autant les Croquants de Brassens que les pantins religieux, j'ai appris de mon histoire familiale que les racines n'avaient pas besoin de terre, que ce qu'il restait, quand on était étrangère à tout, c'est l'idée pleine d'emphase, de matérialisme et de joyeux je m'en foutisme, d'être citoyen du monde.

Avant tout le reste.

Je n'en tire aucune gloire (quelle gloire tirer d'être née au bon endroit, avec les bons parents?) et ne suis en guerre contre personne. J'ai toujours été en guerre contre l'ignorance et les faux semblants et contre la misère (Hugo forever). Avec cette facilité des gens qui ont tout eu, qui ont beaucoup perdu et qui ont reconstruit.

C'est la France qui a permis à ma famille de reconstruire, génération après génération. A aucun moment, dans l'histoire de l'humanité, il n'y a eu un peuple plus fort qu'un autre dans son ensemble, composé de gens génétiquement programmés pour la réussite, ni de sang pur (mais est-ce la peine de le repréciser?)

Parmi les réfugiés qui arrivent de Syrie et d'ailleurs, il y aura de tout. Vous voyez arriver une foule de gens que vous prenez pour une horde (que nos livres d'histoire s'auto-ingèrent sur Poitiers, une bonne fois pour toutes !). Les descendants de ceux qui ont construit Byblos.

Parmi eux, il y a peut-être mon père, citoyen du monde, qui ne supporte pas les lits. Parmi vous, il y a peut-être mon grand-père qui, à sa mesure, a soulagé le monde de sa souffrance.

Et comme trophée, il y aura le monde que je compte bien offrir à mes enfants. Réfléchissez, c'est le même que celui que vous voulez. Celui qu'ils pourront parcourir, en sécurité, le jour où vous leur aurez lâché la main.

Je me souviens d'un jour, récent, où mes filles couraient vers la mer, habillées et où leur père râlait parce qu'elles mouillaient leurs chaussures.

Je me souviens d'avoir ri, pensant à mon enfance, libre de toute entrave matérielle, et d'avoir dit:

"Laisse, la liberté vaut bien une paire de chaussures neuves ! "

Aujourd'hui, je pense à mon grand-père et à ses maigres efforts pour soulager la souffrance des autres. Je ne sais pas quelle serait sa réaction - je n'aime pas faire parler les morts, même ceux que j'ai très bien connus.

Je sais en revanche ce qu'il m'a transmis. Qu'il faut parfois se dépouiller pour rendre le monde meilleur, même quelques minutes. J'ai bien compris ce qu'il a dit, sans le savoir.

Ce monde-là vaut bien un manteau neuf.

 

 

 

 

 

 

 

 

Fakhouri, sans h, merci.

Publié dans Va ranger ta vie !

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Lania 28/09/2015 23:29

Bonsoir. J'aime bien votre billet.
Je pourrais en écrire un à mon tour. Mais je me suis dérobée à l'exercice en passant sur le mode conteur.
Sur le mode langue française. Dans ma famille paternelle nous ne portons pas le nom du père de notre père comme mon père; Dans la famille de ma mère rien n'est moins sûr que son nom.Tout pour devenir conteur. Après bien des déboires. J'aime bien votre billet. En amitié d'exil second degré.