Ne laissez pas vos enfants lire

Publié le par Anne Fakhouri

Parents, soyez enfin raisonnables. Ne laissez pas vos enfants lire.

Oubliez les albums illustrés. Foutez Claude Ponti à la benne. Et Tomi Ungerer. Surtout Tomi Ungerer.

Laissez tomber l’abonnement à l’Ecole des Loisirs, balancez les J’aime lire. Videz-moi ces étagères qui encombrent les chambres.

Apprenez leur à respecter les livres au point de ne pas les ouvrir. Dites leur bien qu’il ne faut pas écrire dedans, même pas son nom. Plaignez-vous qu’ils prennent de la place. Ne les laissez pas corner les pages, s’endormir dessus ou lire dans leur bain. L’eau est l’ennemi du livre. Vous l’avez payé, après tout.

Ou alors, soyez vraiment actifs : achetez-leur des Max et Lili pour qu’ils apprennent à supporter la vie. Ne leur donnez pas votre propre vision. Faites de la psychologie la nouvelle morale.

Lisez-leur des contes qui se terminent bien. Pas la peine de les terrifier inutilement. Lisez-leur des parodies avant de leur lire des classiques. Ils feront bien le lien eux-mêmes.

N’oubliez pas que les filles aiment les livres de princesse, les garçons ceux de chevaliers.

Achetez-leur des livres faciles, des livres « à leur niveau ». Pas la peine de les pousser à ouvrir un dictionnaire. Les historiettes, c’est bien assez bon pour eux. L’important, c’est qu’ils ouvrent un livre, pas qu’ils y trouvent quelque chose.

N’oubliez pas qu’un bon livre doit utiliser le langage courant. Ne leur faites pas imaginer qu’il y a un monde où des personnes d’un autre temps s’expriment avec grâce et distinction. Laissez les se borner à leur univers, à ce qu’ils connaissent. C’est important. Laissez-leur croire que le monde s’adaptera à eux, que leur vocabulaire sera bien assez suffisant. Quand ils vous posent une question, éludez. Les choses « qui nous dépassent » ne sont jamais bonnes à comprendre. La lucidité est un terrible leurre social.

Faites bien la distinction entre l’imaginaire et le reste. N’oubliez pas que l’imaginaire est le domaine de l’enfance. Après, il faudra être raisonnable. Ils sont petits, il faut bien booster leur créativité. Plus tard, ils en feront quelque chose. Pas un métier – ne soyons pas irréalistes – mais sans aucun doute un lien social puissant. Répétez-leur que la culture est importante pour leur développement professionnel.

Et vous-mêmes, ne lisez pas n’importe quoi. N’oubliez pas qu’un livre doit servir à quelque chose d’intéressant : en discuter dans un dîner, savoir de quoi les autres parlent.

Dites des choses comme « Je lis ce livre pour savoir pourquoi les gens l’ont tellement aimé. » Dites bien « les gens ». Ils sont faciles à identifier, vous les croisez tous les jours au supermarché. Ils répondent à des sondages – les autres, jamais vous. A 55%, les gens pensent que…

Dites aussi « Ce n’est pas de la grande littérature… » pour vous excuser de lire un livre. Définissez des strates sociales. Vous ne pouvez pas faire grand-chose, de toute façon. A l’école, on vous a sans doute dit que vous n’étiez pas au niveau. On s’est étonné que vous n’arriviez pas à lire un « classique » tout seul. On vous a seriné qu’il fallait lire. Que c’était important. Que c’était sans risque.

Ne leur expliquez pas non plus pourquoi lire peut leur sauver la vie. Pas la peine de les emmerder avec des histoires de révolte, d’engagement ou de poésie.

Restez sur vos acquis.

Différenciez bien la fiction de la réalité. Qu’ils sachent. Mettez les en garde : tout ce que les livres défendent ne se trouve pas dans la vraie vie. La vraie vie est une jungle.

Dans la vraie vie, il y a « la réalité économique ». Il faut savoir « courber l’échine » pour « parvenir à ses fins ». Les livres donnent de bien mauvais exemples : on y lutte, on s’y exprime, on y croit que tout est possible. On y poursuit un but que pour s’y montrer flamboyant. Pire, parfois, on y prône l’insoumission. On y est insolent, on y est juste, on y est courageux. Est-ce que le courage a déjà servi à quelque chose, dans la vraie vie ?

Est-ce qu’un livre a déjà servi à se libérer d’un joug oppresseur ou à défendre une idée ?

Non.

Et surtout, ne lisez pas les mêmes livres qu’eux. N’en discutez pas avec eux. Ne vous intéressez pas à leur univers.

Vous pourriez en faire de vrais lecteurs.

Ne laissez pas vos enfants lire

Publié dans Quand j'étais prof

Commenter cet article

Nelfe 27/09/2015 19:00

Oh oui, ne les laissons surtout pas lire ! Et le plus important : éduquons-les dans le respect de la consommation et l'absence de réflexion...
Merci pour ce rappel à l'ordre. La lecture ouvre trop de porte à l'imaginaire et à la liberté ;)

Camille Leboulanger 20/02/2015 10:08

Il est vraiment bien ce texte.

Ann The Fak 20/02/2015 10:23

Merci, Camille !