Ces merveilleux fous-lisant et leurs drôles de machines

Publié le par Anne Fakhouri

 

Pendant longtemps, je me suis bien gardé d’avoir une liseuse.

J’avais même une formule pour ça :

 

« En amour comme en littérature, je me méfie du pratique ».

 

C’était mon argument face à ceux qui en possédaient une. D’autant plus expéditif que, mon collège étant à cinq minutes à pied de mon appartement, je n’avais pas à trimballer les énormes pavés que j’aime particulièrement.

Mon autre argument, c’était le rapport au souvenir.

Je me souviens (et vous aussi sans doute) (enfin, j’espère, parce que c’est savoureux), de la texture, de l’odeur et de la couleur de chaque livre que j’ai aimé. De son apparence exacte, à l’endroit où il était posé (sur mes genoux, sur un oreiller, sur une table, au-dessus de mon bain). La mémoire est un processus étonnant. Et quelque chose me disait qu’une liseuse resterait une liseuse : le même objet, indéfiniment, sans texture ni odeur particulières.

Bref, j’étais contre, mais que pour moi, sans aucune défiance ni méfiance. Contre mollement. .

Et puis… il y a eu l’Irlande. Et la perspective de me retrouver sans mes chers livres et dans un pays où, pour répondre à un besoin urgent de lecture, il me faudrait attendre au moins une semaine (expédition oblige).

Alors, j’ai eu une liseuse.

Bon, au début, j’ai joué avec les paramètres, essentiellement. Puis j’ai commencé à accumuler des livres. Au bout de quatre mois, elle était adoptée.

Mais pas comme un grand amour, vous voyez (j’aime bien cet image), plutôt comme une relation provisoire et confortable.

Parce que je m’aperçois que :

- je déteste les « collections ». Ma liseuse ressemble à ma bibliothèque, un joyeux fourre-tout où se mélangent époques, genres et auteurs. De la romance y côtoie Voltaire sans qu’aucun ne soit dérangé par l’odeur et tout le monde vit très bien comme ça. Et moi, je pioche, comme d’habitude !

- la liseuse est bien pratique pour voyager et spécialement lors de mes nombreux déplacements en France (j’ai pris l’avion quatorze fois, retour compris, depuis un an) et les week-ends où nous arpentons le vert pays d’Irlande.

- je suis incapable de payer un livre numérique plus de 8 euros. Comme pour un poche. Vrai blocage psychologique.

- je vis avec les regards de mépris de l’homme qui partage mon existence et qui, en vrai lecteur compulsif, renifle d’un air hautain dès que je lui explique l’intérêt de la chose.

- avoir « tout Hugo » ou « tout Zola » ou « tout Apollinaire » à portée de main pour une expatriée provisoire, c’est inestimable.

- le reste de ma bibliothèque numérique est constituée de livres dont j’ai le pressentiment qu’ils ne seraient pas restés dans ma bibliothèque, sous format papier.

- J’achète encore plein de livres papier parce que… j’aime ça !

 

- Mes livres papier ont tous une histoire parce que… j’écris dessus ! Tout et n’importe quoi : des notes personnelles, des numéros de téléphone, des bêtises. Va écrire ta tranche de vie sur une liseuse… (Non, je vous jure, ce n’est pas PAREIL).

- J’achète mes exemplaires numériques parce que… oh attendez… le piratage, c’est mal ? En fait, c’est plus que mal. On appelle ça « se tirer une balle dans le pied ». Parce que le jour où les auteurs ne pourront plus vivre de leur écriture, ils feront autre chose ou du moins, ils feront autrement. On publiera toujours, mais différemment. Et il faudra vous y retrouver par vous-mêmes, entre toutes les fanfics et auto-publications qui fleuriront sur le net. Notez que ce n’est pas mauvais en soi (je n’ai rien contre la fanfic ni l’auto-publication) mais ce qui me chagrine, c’est que les lecteurs comme moi (qui n’aime pas la fanfic et qui sont tombés sur 80% de livres non-valides en auto-publication – pas corrigés, pas édités, certains à peine écrits) n’auront plus vraiment le loisir de lire ce qu’ils aiment.

- J’achète aussi mes exemplaires parce que non, ma vocation n’est pas de faire lire gratuitement mes jolies histoires au monde. J’en vis. J’ai besoin de mes droits d’auteur pour vivre. Oui, c’est vulgaire de parler d’argent. Mais c’est mon métier, voyez-vous ?

- Je rigole à chaque fois qu’entre auteurs, on parle du numérique (de ses failles, de ses réussites, de ses perspectives) et qu’on finit par dire, à court d’arguments et avec une mauvaise foi qui ferait pâlir d’envie la plupart de nos ex-présidents de la République : « Non mais le livre numérique n’exploite pas vraiment ses possibilités. Ce n’est que du papier archivé, pour l’instant ». Argument d’autant plus délectable qu’il est hors de question qu’on m’impose des sons que je n’ai pas choisis pendant que je lis et que je suis gravement une Amish, dans mes processus de lecture.

- Je regrette que les couvertures soient en noir et blanc.

- J’adore pouvoir changer la taille des lettres, en bonne astigmate que je suis.

 

Bref, la liseuse, c’est plutôt bien.

Je maintiens cependant qu’en amour, comme en littérature, je me méfie du pratique.

Mais que celui qui n’a vécu que de grands amours me jette la première pierre.

 

Ces merveilleux fous-lisant et leurs drôles de machines

Publié dans Va ranger ta vie !

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